Des nouvelles de Ian Monk… 1


Ian Monk, écrivain et poète oulipien était en résidence sur le territoire de Bièvre Valloire en 2017 et en 2018, et a ainsi passé 6 mois chez nous. Quelques mois plus tard, de retour à Paris, il nous envoie des nouvelles, pour nous raconter comment il a vécu cette résidence, et ce qu’il a pu écrire à ce moment-là…

Six mois passés dans l’Isère

Ian Monk

Six mois passés dans l’Isère. Dans un département très grand. Mais pratiquement inconnu, apparemment. De passage à Marseille pendant ma résidence, j’ai dit aux gens « Je suis en résidence en Isère ». « Ah bon », qu’on me répond. « C’est où ça ? ». Bien, maintenant, au moins moi, je le sais. Et je suis bien content de ce fait.

Six mois de résidence, sans obligation d’écrire (pourtant j’écrivais, comme vous allez voir). Mais avec « l’obligation » d’animer pas mal d’ateliers d’écriture auprès des écoliers, des collégiens, des lycéens et même des adultes, et puis aussi mener des rencontres dans des médiathèques. Et puis, il y avait surtout la rencontre géniale avec le groupe Superlevure, ce qui nous a conduits ensemble à proposer deux sortes d’actions : un spectacle musical créé à partir de mes textes, et, surtout, la mise en musique de certains textes écrits par les jeunes lors de mes ateliers en milieu scolaire. Ceci était une expérience particulièrement émouvante? Je me souviens par exemple d’un jeune plutôt réservé (que je ne nommerai pas) venant d’un LEAP qui lisait devant tout le monde sur une musique improvisée, alors que ses parents avaient des larmes aux yeux. Quand un projet vous amène à ce genre de résultat de valorisation, dans le but d’amener certaines personnes, à qui on a trop souvent dit « mais t’es nul », à se rendre compte qu’elles sont capables de « faire quelque chose », eh bien, c’est tout simplement réjouissant.

En même temps, le travail sur mes propres textes avec Superlevure nous a amenés à présenter un spectacle à la Salle du Rocher à Beaurepaire, qui avait attiré un public enthousiaste de plusieurs dizaines de personnes. Le libraire de la ville avait aussi mis en place une table de mes livres. Et nous avons vendu (et moi signé) quelques dizaines d’exemplaires, chose qui n’arriverait pas forcément à Lyon ou à Paris, par exemple, donnant une preuve supplémentaire qu’il faut proposer ce genre de prestation ailleurs que dans les grandes villes.

 

En même temps, j’écrivais, tout en profitant de ce dépaysement.

Voici alors quelques extraits des écrits de mes trois premiers mois de résidence (ma « contrainte » étant d’écrire un court poème par jour, commençant par « Aujourd’hui le soleil » et qui devait comportait 17 mots en tout…)

Aujourd’hui le soleil disparaît derrière un orage isérois d’une violence inouïe : la piscine abandonnée se remplit

Aujourd’hui le soleil rallume la Côte Saint-André sa population boudeuse ses pigeons et ses tuiles bombées

Aujourd’hui le soleil troue à peine les nuages blanc-cassés derrière les ruines horriblement solides de Vienne

Aujourd’hui le soleil rentre par la fenêtre de mon gîte comme un simple retour à la vie

Aujourd’hui le soleil fait étinceler les gouttes d’eau tombant du pigeon qui s’envole du caniveau

Aujourd’hui le soleil illumine ce minuscule rond-point où les automobilistes essayent en vain de suivre le code

Aujourd’hui le soleil à Vernioz (où ça ?) remplit tout bêtement le vide laissé par le réseau téléphonique

Aujourd’hui le soleil à la Côte me crame le cou même à l’ombre so fucking British

Aujourd’hui le soleil illumine doucement le Vercors la Chartreuse et cetera depuis nulle part entre les deux

Aujourd’hui le soleil rebondit soudain sur le pare-brise flambant neuf splatch une étoile qui explose m’aveuglant

Aujourd’hui le soleil ressort des hectares et des kilos de chair blanche aux terrasses de la Côte

Aujourd’hui le soleil fait multiplier comme les mouches les taches de rousseur sur mon avant-bras gauche

Aujourd’hui le soleil fait onduler les vaguelettes de la piscine sur les vertes feuilles de laurier tachetées

Aujourd’hui le soleil comme tous les jours d’ailleurs n’atteint pas les trines de la Côte

Aujourd’hui le soleil à Saint Siméon de Bressieux fait suinter la bidoche froide sur mon plateau repas

Aujourd’hui le soleil illumine mon apérol spritz côtois comme le plus beau des feux orange et ambigus

Aujourd’hui le soleil grimpe par ces vitres crassement légèrement filtrantes vers l’intérieur itou de la pizzéria

Aujourd’hui le soleil réchauffe la cordonnerie côtoise à tout faire devant moi « Central Service » rappelant irrésistiblement Brazil

Aujourd’hui le soleil fait sortir les buveurs de bonne bière sur la place du marché à Beaurepaire

Aujourd’hui le soleil entre à peine par les stores alors que les mômes de Marcilloles moralisent élémentairement

Aujourd’hui le soleil peine à empêcher les hallebardes de tomber sur la fête de la musique beaurepairoise

Aujourd’hui le soleil à Saint Geoirs fait suer auteurs et badauds sous un chapiteau tout simplement inhumain

Aujourd’hui le soleil jette des rayons obliques faisant briller les bagnoles devant Le Berlioz à la Côte

Aujourd’hui le soleil illumine comme il se doit kif-kif bourricot le monde, la médiathèque d’Izeaux aussi

Aujourd’hui le soleil fait émerger des hectares de chair molle dans la piscine : je regarde mon assiette

Aujourd’hui le soleil au Grand-Lemps reste encore plus vaseux et indécis qu’une vingtaine de collégiens

Aujourd’hui le soleil rend encore plus rose que rose la gare de Voiron coquettement là devant moi

Beaucoup de temps, donc, passé au restaurant ou au café en observant et en parlant avec les gens. Mais aussi et surtout dans les établissements scolaires et les médiathèques de la région, en observant et en parlant aussi. Mais surtout en ayant l’impression de faire passer quelque chose qui pouvait marquer au moins une ou deux personnes, et peut-être faire bifurquer la trajectoire de leur vie.

Ensuite, pour la deuxième série de trois mois, j’ai migré envers un monde plutôt imaginaire, dans ce cas un roman écrit quotidiennement et toujours en cours (bon, je suis moqueur, mais pour les Anglais, qui moque bien, aime bien).

Dont voici les trois premiers chapitres :

La terre est plate

(ou presque)

I

Pour l’Isérois moyen, la terre est plate. Ou presque. Pour Maxou encore plus.

Contrairement à ce que pensent les autres Français qui ont plus ou moins, et souvent moins, entendu parler de l’Isère, ce grand département n’est pas majoritairement montagneux. C’est pas la Savoie ou similaire, quoi. Pour la plupart de temps et d’espace, il est d’une platitude particulièrement plate. Quoique.

Quand on naît ici, comme Maxou, pas loin de la Côte-Saint-André, on grandit sur une espèce de soucoupe non volante, entourée loin, loin, par ci par là, d’un cercle de choses pas plates du tout, qui forment les limites du monde connu. Si on cherchait à passer de l’autre côté, disait sa grand-mère, surnommée la Grande Barbue depuis on ne savait plus combien de temps déjà, on risquerait de tomber dans le grand vide, peuplé de démons, préparé par le Bon, le très Bon Dieu, pour les criminels de tout type, et surtout les petits curieux qui se prennent pour les Parisiens, qui, en plus n’existent pas, à vrai dire. Car ils ne sont qu’une invention du Diable pour mener les gens honnêtes vers la peur et la tentation charnelle. Et donc, t’es pas un petit curieux toi, dis, eh Maxou ? Et puis tais-toi pendant que je sers cette momie.

Cette scène se passe, donc, chez la Grande Barbue, dans une baraque centenaire qui servait à la fois de foyer familial, épicerie approximative, garde-bétail et café du coin.

Parmi les clients ici présents : le Petit Moustachu (galopin à la fraise), Le Côtois (fœtus sans glaçon) quatre vaches (non consommatrices) et la Grand- Lempsiquoise (momie, donc).

« Et pour moi, dit la Grande Barbue, ce serait un ‘tit blanc. Tiens, petit, tais-toi, et trempe tes lèvres dedans. »

Maxou se tait alors, il commençait à en avoir l’habitude, surtout chez grand-maman, et s’exécute, comme d’habitude. Le vin était tiède, aigre, sinon sans goût aucun. Un peu comme la vie qu’il dit, soudain, de voix haute, sans trop savoir pourquoi.

« Quoi, comment ça, comme la vie ? » lui demande le Petit Moustachu, alors que la Grande Barbue récupère son verre flûté, toujours sur le point de déborder de liquide verdâtre.

Silence. Un peu alcooliquement gêné le silence. Comme avant une déclaration intempestive d’amour.

« Mais réponds à la question de monsieur, dit la Grande Barbue », ayant soigneusement avalé le trop plein qui risquait de se perdre sur son tablier bleu, tacheté déjà et toujours de toutes sortes imaginables(ou pas) de denrées comestibles (ou pas). « Réponds, non mais, dit-elle donc », tout en lui flanquant une gentille claque à l’occiput plus rasé que ça tu meurs, par amour familial, évidemment.

« Ben, c’est comme la vie, » dit Maxou. « C’est à dire, chais pas moi… juste là, comme, eh… comme quatre vaches au bistrot du coin. »

« Eh, la Grande Barbue, dit le Petit Moustachu, » ayant bien retrempé ses lèvres dans son J&B gros comme deux couilles. « On a un pouète dans la maison. Décidément. Un pouète, et c’est moi qui te le dis. »

II

« Pouète de mes deux, » répond La Grande Barbue, en essuyant ses mains sur son tablier, avant de poursuivre. « Couillon, plutôt. Eh, mon couillon ? Qu’est-ce qu’on va faire de toi, eh, non mais, franchement, on se demande bien, qu’est-ce qu’on va faire de toi ? »

Le pouète de ses deux regarde par terre. C’est pas particulièrement beau à voir, par terre. N’oubliez pas qu’on n’est pas encore à l’ère de parquets et encore moins de moquettes, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose, si on fait une projection depuis le tablier de la Grande Barbue vers une éventuelle couverture en tissu du sol, qui, le sol, à l’heure qu’il est, consiste en une sorte de terre aussi bien battue que les enfants à l’école primaire du coin. Puis, d’un geste d’une rapidité et d’une précision insoupçonnées, il se saisit du verre du Petit Moustachu, qu’il vide d’un coup sec, avant de tousser, s’étrangler, et tout rendre par terre dans une gerbe courte, violente et visée.

« Voilà, » dit la Grande Barbue. « Voilà ce qui arrive quand on pète plus haut que son petit cul de couillon. Nettoie maintenant, qu’elle dit, en lui passant une serpillière légèrement plus sale que son tablier. Nettoie, qu’elle continue, avant que les vaches s’en chargent, et leur lait tourne par ta faute. »

Tournée générale alors, pendant qu’il s’exécute, lui, le couillon, tant bien que mal, tout en se demandant pourquoi la gerbe appelle encore de la gerbe, cherchant donc à tout prix à ravaler la suite de la chose, pour que cette nouvelle tâche ne devienne pas éternelle. Une fois plus ou moins fini, il se redresse, pose le bout de tissu dans l’évier, et se retrouve à nouveau, ouf, dans une ambiance où on a autre chose à faire que de s’occuper de son cas. Se faire oublier. Voilà le sens de la vie.

Il se perche alors sur un tabouret et observe les adultes qui font ce que font les adultes, c’est-à-dire vider de plus en plus vite des petits verres contenant ces choses pour lui encore difficilement valables, tout en faisant attention que chacun paie très précisément le même nombre de tournées, faisant en sorte donc que, comme dans ce cas précis, s’ils sont quatre, ils doivent boire soit quatre, soit huit, soit, pourquoi pas, douze verres, mais jamais, disons par exemple cinq.

En même temps, il écoute distraitement la conversation qui, ce jour-ci, porte surtout sur les défaillances génétiques ou autres des ressortissants des communes annexes, puis de moins en moins annexes, et donc, apparemment, de plus en plus dégénérés.

« Connards de tramoliens. »

« Putains de culinois. »

« Connasses de crachieroises. »

« Pétasses de succeroises. »

Et ainsi de suite. C’est selon le vécu de tout un chacun de la populace en question, suppose Maxou depuis son poste d’observation. Puis, plouf, ploc, schlap, il tombe, du tabouret bancal, dans les pommes du sol boueux, aussi sec que ça.

III

Le réveil fut brutal, et pas qu’un peu. Un seau d’eau sur la tête. D’abord son contenu. Ensuite le seau proprement dit.

« Dis donc, » il entend de la bouche de la Grande Barbue, « on vomit, on se pâme comme une gonzesse, décidément, t’es pas mon petit-fils ! »

« Mais qu’est-ce qui te prend, petit ? » que rajoute Le Côtois, en posant son verre pour une fois devant lui. « Tu vois pas que tu déçois ta mamie chérie ? »

Maxou se redresse, se frotte la tête, secoue les gouttes d’eau de ses cheveux quasi inexistants, puis dit :

« Je peux avoir un verre d’eau ? »

« Alors, ça c’est le meilleur… » Puis, la rescousse arrive, pas le verre d’eau, bien sûr, mais la porte du troquet qui s’ouvre. Ainsi redirigeant l’attention de tout un chacun vers le nouveau venu, tout en laissant tomber au moins provisoirement l’état de santé et le patrimoine génétique de Maxou, qui profite du moment pour se rasseoir tranquillement un peu à l’écart de cette joyeuse compagnie, sur l’un des fauteuils bossus qui se trouvaient là, parmi les vaches.

« Bonjour, Monsieur le Maire, » dit la Grande Barbue, tout en essuyant, et ainsi salissant plus qu’autre chose, un verre à vin avec un torchon assorti avec son tablier. « Mais quel honneur ! Alors, ce serait quoi ? »

Monsieur le Maire avance donc d’un pas, regarde autour de lui afin de jauger la rentabilité électorale de sa présence parmi ces ploucs qui seraient capables, sait-on jamais, de voter pour quelqu’un de plus ou moins reconnaissable que lui, et puis dit : « Ce serait, tiens, un petit poire, bien de chez nous, avec plaisir. »

Monsieur le Maire se distingue clairement de cette bande d’habitués, non seulement par son costume, plutôt propre, ses cheveux itou, sa façon de se tenir, plutôt droit, mais surtout son teint, plutôt grisâtre, qui contrastait nettement avec le rouge cramoisi dominant autour de lui. Aussi à cause de son regard, celui d’un crocodile parmi une flopée de petits avortons reptiliens.

Monsieur le Maire avance donc, encore, vers le bar, où il prend son verre et trempe ses lèvres dans son contenu (choisi, comme d’habitude, pour son taux d’alcool, et donc son effet, mais surtout grâce à son absence relative de microbes). « Hmmm… » qu’il murmure. « Bien de chez nous. »

L’assistance devient silencieuse et regarde Monsieur le Maire, en attendant qu’il relance la conversation par quelque bon mot, dont il a, bien sûr, le don.

« Sale temps, pour la saison, » finit par lâcher Monsieur le Maire, en posant son verre, à peine entamé, sur le comptoir d’un bois inidentifiable.

« Ah que oui, » répond la Grand-Lempsiquoise, posant son verre, vide, lui, le verre, à son tour, d’un geste qui voulait dire ce qu’il voulait dire, et dans une ambiance soudainement soulagée par le sujet de conversation ainsi proposé.

« On a même peur pour les vignes, pour tout dire, » que rajoute Le Côtois, en relevant son verre à lui, avant de découvrir son état vide.

« Une petite tournée pour tout le monde ? » propose Monsieur le Maire.

Fin de citation.

En tout cas, pour moi, ce fut une aventure créative magnifique, soutenue par une équipe attentive, motivée et engagée. Et c’est pour cela que je suis revenu pour une deuxième série de trois mois. Surtout pour retrouver certains membres des différentes équipes, ainsi que des enseignants et documentalistes très motivés1 qui savent valoriser, encourager et faire vivre autrement l’apprentissage à la vie à leurs élèves (qui ont produit quelques textes superbes et quelques interventions émouvantissimes (si j’ose le dire dans mon français approximatif et donc inventif)). Je ne peux que conseiller la prolongation de cette aventure avec d’autres écrivains, artistes, musiciens, afin de proposer quelque chose d’inspirant et motivant aux jeunes, et aux moins jeunes, dans ce beau département qui est l’Isère.

1 Et bon, pour tout dire, ma logeuse à la Côte, son ami journaliste, mes connaissances de bistrot et ainsi de suite : je commençais à me sentir un peu « chez moi »

 

 


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Commentaire sur “Des nouvelles de Ian Monk…

  • Gaëlle Egidio

    Merci Ian pour ce témoignage ! il est à lui seul un bel exercice d’évaluation de cette action…
    oui il est nécessaire de continuer ce type d’action (ailleurs que dans les « grandes villes » qui proposent déjà pléthores de portes sur des pratiques artistiques et culturelles).
    Un anglais dans la campagne iséroise, un anglais ambassadeur de la Bièvre 6 petits mois durant …l’Europe des campagnes (???).
    Merci pour ton travail et ton engagement, merci pour ton ouverture et ton humanisme
    et bonne continuation …